Victor Brauner et Sylvain Itkine, une fraternité dans la tourmente
Une aquarelle de Victor Brauner et un livre de Paul Eluard portent chacun une dédicace au même homme : le comédien et résistant Sylvain Itkine. Datés de 1941 et 1936, ces témoignages d'amitié racontent l'engagement de figures du surréalisme dans les heures sombres de l'Occupation.
Sylvain Itkine, l'ami et le passeur
Au cœur de cet ensemble se trouve un homme, Sylvain Itkine (1908-1944). Comédien et metteur en scène proche du mouvement surréaliste d'André Breton, il était l'ami de Victor Brauner et de Paul Eluard. Plus qu'une figure des cercles artistiques parisiens, Itkine fut un homme d'action. Juif et Trostkiste, il s'engagea très tôt dans la Résistance après la défaite de 1940.
Installé à Marseille entre 1940 et 1942, il y fonde la coopérative ouvrière alimentaire « Les Croque-Fruits ». L'initiative offrait une couverture légale et un emploi à de nombreux artistes et militants juifs pourchassés par le régime de Vichy. Victor Brauner fut l'un d'eux. La coopérative devint ainsi un lieu de solidarité et de survie au milieu du chaos. L'engagement d'Itkine à la tête d'un réseau de résistance à Lyon lui sera fatal : arrêté par la Gestapo, il est fusillé en août 1944.
Une aquarelle en réponse à une « lettre déchirante »
L'aquarelle de Victor Brauner est le témoin direct de cette période et de cette relation. Le 2 mars 1941, l'artiste dessine un personnage bicéphale, figure récurrente de son œuvre, et inscrit sur le papier une dédicace qui révèle l'intensité du moment : « au moment ou je reçois cette lettre déchirante de toi Sylvain - ton ami sincère Victor Brauner ».
L'œuvre n'est pas seulement un cadeau, mais une réponse, un geste de réconfort face à une détresse partagée. Le format modeste de l'aquarelle (14 x 11 cm) renforce son caractère intime. Elle incarne un échange entre deux hommes liés par l'amitié et confrontés à la clandestinité et au danger permanent. L'art devient ici un refuge, un moyen de maintenir le lien humain quand tout s'effondre.
L'amitié de Paul Eluard
L'amitié de Paul Eluard pour Sylvain Itkine est attestée par un exemplaire de son recueil de 1936, Les yeux fertiles. Le poète y a inscrit une dédicace simple et chaleureuse : « à Sylvain Itkine très amicalement Paul Eluard ». Si cette dédicace est antérieure à la guerre, elle établit la profondeur des liens qui unissaient Itkine aux membres du groupe surréaliste.
Après la guerre et la mort de son ami, Eluard lui rendra un hommage durable. Dans son poème « Éternité de ceux que je n’ai pas revus », il cite nommément Sylvain Itkine, inscrivant sa mémoire dans son œuvre. Ce geste littéraire prolonge le dialogue interrompu par la violence de l'Histoire.
La mémoire d'un engagement
Réunis, ce dessin et ce livre dépassent leur seule valeur artistique ou littéraire. Ils constituent une archive sensible d'une époque de persécutions et de fraternité. Ils documentent l'existence précaire des artistes de l'avant-garde sous l'Occupation et la solidarité qui permit à certains, comme Victor Brauner, de survivre et de continuer à créer.
Cet ensemble conserve avant tout la trace matérielle de la vie et du sacrifice de Sylvain Itkine, dont l'action courageuse a marqué ceux qui l'ont connu. Ces deux dédicaces, écrites à des moments différents par deux artistes majeurs du XXe siècle, racontent une histoire commune d'amitié, d'art et de résistance.



