Hans BELLMER. Correspondance avec Gisèle et Mario Prassinos. Berlin, Carlsruhe, 3 mars-23 décembre 1935.
6 lettres autographes signées sur papier rose fin totalisant 7 pages in-4, enveloppes. Très intéressante correspondance datant de l'année où Hans Bellmer entre en relation avec les surréalistes, après la publication des photographies de La Poupée dans la revue Minotaure. Elle est motivée par la découverte des textes de la toute jeune Gisèle Prassinos, révélés par les surréalistes dans la revue Minotaure en 1934. J'en suis profondément captivé et intéressé, autant plus que c'est la première fois que je trouve une expression verbale si singulière et si personnelle du monde de l'enfant et de la jeune fille ; monde qui, pour moi, a été toujours un des plus mystérieux et des plus charmants. La couleur et les sujets de ces petites histoires correspondent jusqu'à un haut degré à mes propres occupations [...]. Il est superflu de vous dire que je suis infiniment curieux du 'roman'. Je suis sûr de trouver le temps pour le traduire soigneusement, tout comme je me suis occupé hier soir avec beaucoup d'enchantement, avec la traduction écrite des 'Nouveautés de Bois' (3 mars). Le 25 mai 1935, il n'ose promettre un dessin hommage à Gisèle Prassinos pour une édition chez Guy-Levis Mano. Il se trouve "enfoncé dans ses travaux sculpturales qui ne sont pas de nature à profiter d'une interruption" et craint "un peu de ne pouvoir correspondre que partiellement à la couleur de cette histoire (de manière qu'il devrait s'agir d'une variation destinataire très libre du leitmotiv). Une matière comme celle des deux mendiants, qui, je vous l'ai écrit, a fait mon bonheur, aurait été beaucoup plus dans le cadre de ce qui m'occupe primordialement". Le 3 août, néanmoins, Une demande en mariage, illustrée d'un de ses dessins, est sur le point de paraître. Dans la même lettre, à propos d'une oeuvre de Dalí, Bellmer s'exprime, dans son français "peu flexible" sur le mouvement surréaliste et ses bases théoriques et historiques : Il est superflu de dire, qu'entre les peintres surréalistes c'est Dalí (non seulement parce qu'il m'était inconnu) qui m'a touché le plus, et d'une manière individuellement très donnée. Toutes les branches de son oeuvre, à mesure que je le connais, sont de nature à m'enchanter et à exaspérer mon admiration sans réserve. Si je puisse parler de 'réserves', ils viennent du côté historique-éthique, cohérence en laquelle ma compétence - je le crains - se borne à ces apparitions artistiques, dont la fertilité au service de la future s'avère comme primordialement négativiste, et dont même les possibilités de développement restent en contradiction claire avec les voeux de reconstitution de la classe à laquelle elles sont liées. [...] Je ne connais pas assez toutes les nuances de l'oeuvre spirituel de Dalí pour savoir en quelle proportion on aurait le droit de découvrir dans ses intentions de 'confusion' et de 'discrédition' en tant qu'elles ne sont pas de signification sociologue unilatérale, le legs de Flaubert 'ne pas conclure', qui, en somme, est responsable d'une génération peu gentile. [...] Vous présumerez avec raison qu'en domaine éthique, on aura toute cause de s'exprimer très modestement, surtout où il s'agit de trouver un point rare ou l'idée éthique soit douée avec une petite authenticité. Alors, quant à la 'discréditation' et ce dont elle aura besoin pour s'équilibrer éthiquement : la question devient brûlante, jusqu'à quel degrée cette intention discréditante y comprendra son auteur et jusqu'à quel degrée une telle constatation ou confession, cynique, douloureuse ou même prouvant un mauvais goût, serait capable dans le désert de la perversion, de ce peu d'honnêteté disponible, de constituer une vraie oasis de crédulité, authentique et rare, quelque chose comme un idôle de 'malhonnêteté désintéressée', mais désirable, sous une pression intérieure ou extérieure quelconque, comme non- ambigu devant la future. Malheureusement je ne connais ni l'oeuvre de Sade, ni celui de Lautréamont, ni les débats sans doute développés à ces sujets dans le cadre du Surréalisme. Cependant, dans les livres, articles ou discours d'André Breton que j'ai pu connaître, je n'ai trouvé aucune discussion de la question du négativisme dans le sens de la 'confession' tragique ou cynique, comme je l'ai cherché à dérouler avec cette esquisse grossière. C'est naturel, du reste, du point de vue de la défense du Surréalisme contre les assauts de toutes côtés, mais serait-il trop absurde de vouloir voir dans ce problème, une certaine actualité brûlante ? A ce propos Bellmer s'enquiert des attaques de gauche contre le discours d'André Breton au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture. Rien ne l'intéresse plus "que de pouvoir enrichir ma connaissance des nuances de l'attitude sociologue du Surréalisme et de ses conditions émotionnelles", écrit-il le 7 septembre. "Touché par l'affinité des images et des nuances émotionnelles dans ces textes de votre soeur et de mes propres figurations", Bellmer "regrette de n'avoir pas encore obtenu l'agrandissement d'une photo de Poupée, qui est exactement l'illustration du poème que votre soeur était si aimable d'inscrire dans mon exemplaire de 'La Sauterelle arthritique'". Henri Parisot l'a sollicité pour collaborer à d'autres contes de Gisèle Prassinos comme Sondue, Drame d'eau ou encore Le Moine. Je vous sais beaucoup de gré de m'avoir parlé une fois de vos travaux, vos pensées concernant le valeur inspirateur et fondamental des formes naturelles correspondent absolument aux impressions dûs aux dessins de vous que j'ai pu voir à Paris. Je n'ai aucun doute que ces formes, volontairement ou involontairement vécus ne sont plus à éliminer du vocabulaire stimulant nos rêves. Ce qui reste c'est leur découverte au sens de la choix personnel (Sade par exemple : les bizarres penchants qui inspirent la nature) et le procès et le projet et le procès le plus favorable à leur fertilisation. D'autre part, je tiens à ne pas oublier le nombre infini des formes artificielles, en un mot les dons de l'industrie de dévotion des fétiches, des objets sacrés ou pourris par l'usage humain (les meubles, les sucreries, les linges etc.) qui constituent l'autre côté de ce vocabulaire. Le 20 novembre, l'artiste manifeste de nouveau son intérêt pour ses projets d'illustrations aux éditions G.L.M.. Il demande des nouvelles d'un dessin qui se trouve chez Prassinos, "une personne à jointures de boule, ressemblante à deux mains qui sont réunis sur une seule boule de ventre. Mr. Henri Parisot m'a dit que vous avez fait photographier les dessins que vous gardez de moi. Si par hasard Paul Eluard a reçu une photo de ce dit dessin, il faudrait que vous le faites savoir que ce même dessin, ou exactement dit une version peu changée avec des souliers mieux dessinés, a été livré par mois à Minotaure. De sorte que si Mr Eluard voudrait se servir de ce dessin, il faudrait d'abord connaître les intentions de Minotaure". Une lettre autographe signée de Henri Parisot à Mario Prassinos du 3 décembre 1935 ayant trait aux préparatifs de l'exposition à la galerie des Quatre Chemins s'y trouve jointe ainsi que l'invitation au vernissage. Dans la dernière lettre, du 23 décembre 1935, Bellmer regrette de ne pas avoir pu assister à cette exposition, mais envisage un séjour à Paris de plusieurs semaines. Il y donne également sa vision de l'individualisme à la demande de son correspondant : "Se désintéresser de la politique s'est renoncé à la source la plus essentielle, d'objectivation de son existence, c'est limiter son non-conformisme aux limites et aux conditions individuelles (famille, amour etc.) et c'est nager, avec le bonheur de ce refus non objectivé en sens collectif, toujours avec la classe dominante".