Enchaînement exquis Emblématique du travail pointu du New-Yorkais Joseph Cornell, ce leporello ouvre une fenêtre sur le surréalisme à l’accent américain.
Enchaînement exquis Emblématique du travail pointu du New-Yorkais Joseph Cornell, ce leporello ouvre une fenêtre sur le surréalisme à l’accent américain.
Madamina, il catalogo èquesto » : l’aria est connue des amateurs d’opéra, pour lesquels le nom de Leporello évoque instantanément celui du valet, complice et souffre-douleur du Don Giovanni de Mozart. Dans le premier acte, il présente à Elvira un document plié
en accordéon, dans lequel il a répertorié consciencieusement et précisément les nombreuses conquêtes de son maître. Voilà d’où vient le terme utilisé dès la seconde moitié du XVIIIe dans le domaine du livre pour désigner ce format particulier « en accordéon » – né on ne sait pas très bien quand et largement diffusé en Italie dès le siècle précédent –, surtout utilisé pour des illustrations. Le plus célèbre exemple en demeure sans doute La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, poème de Blaise Cendrars écrit en 1913 et magnifié par les dessins de Sonia Delaunay.
Les surréalistes furent les inventeurs du cadavre exquis, ce jeu où les dessins se succèdent à l’aveugle au fur et à mesure de pliages pour finalement provoquer la surprise : ce leporello conçu par Joseph Cornell, un Américain proche du mouvement sans pourtant y appartenir, procède un peu de la même manière.
Fenêtre sur objetJoseph Cornell est un autodidacte, né un soir de Noël alors que le XXe siècle avait trois ans. Ses parents étaient élégants, cultivés et... amateurs de grande musique. Ils l’emmenaient, enfant, écouter Enrico Caruso et Géraldine Farrar au Metropolitan Opera de New York. Si les fées s’étaient penchées sur son berceau, elles le désertent vite, et face aux malheurs familiaux il se trouve contraint à oublier ses rêves et à travailler dans le textile. Puis la crise de 1929 n’arrange évidemment rien à la chose. Pourtant, il ne renonce pas, se balade dans Manhattan et Brooklyn, collectionne les librettos, visite les musées, découvre et admire la spontanéité et les cadrages des grands maîtres de l’ukiyo-e et lit les textes de Mary Baker Eddy (1821-1910), fondatrice du mouvement de la Science chrétienne, vantant les mérites de la spontanéité dans la perception et l’inspiration. On est alors fin 1931, l’Amérique redresse péniblement la tête, et Julien Levy, de retour de Paris, ouvre sa galerie sur Madison Avenue. Cet avant- gardiste est le premier à présenter les travaux des surréalistes sur le continent américain. C’est un choc pour le jeune Cornell, qui ose pousser la porte du lieu, puis d’y revenir avec ses propres collages inspirés de Max Ernst et du rôle joué par l’inconscient dans le processus créatif.
Le galeriste est intéressé : il lui confie la réalisation de l’affiche de l’exposition « Surréalisme » de 1932, lui prend quelques œuvres – des jouets mécaniques modifiés par des collages et des boîtes expérimentales. En 1936, l’artiste a progressé et fabrique ses premières boîtes vitrées, dans lesquelles il dispose des objets du quotidien mis au rebut, collés et peints pour suggérer des associations poétiques. Son imagination semble sans limite, toutes ses « explorations » étant classifiées en thèmes précis, devenant les vestiges évocateurs d’une époque révolue dans laquelle il puise à l’envi. Cette méthode d’archivage très élaborée est totalement personnelle. Il réalise encore des « minutiae », des petites boîtes à pilules enfermant de minuscules objets trouvés. Autant d’inventivité lui offre
de participer, en décembre de la même année, à l’emblématique exposition «Fantastic Art, Dada, Surrealism » organisée au MoMA. Pour l’occasion, il réalise son premier film expérimental, qu’il montre bien sûr à la galerie de son mentor.
À la croisée des mondesRose Hobart est un film-collage.
Il a été entièrement composé à partir d’images trouvées dans des entrepôts du New Jersey, extraites d’un film de série B, intitulé À l’est de Bornéo, et projetées à travers un filtre bleu. Il bénéficia de peu de diffusion, Salvador Dalí, présent à New York pour le vernissage, ayant paraît-il crié avec l’emphase qu’on lui connaît : « il l’a volé à mon subconscient », et conseillé de plutôt s’en tenir à fabriquer des boîtes ! Réservé, Cornell s’est exécuté...
Il est étonnant mais essentiel de noter qu’il est souvent considéré comme le premier surréaliste américain, alors qu’en fait, viscéralement indépendant, il s’en est toujours tenu à la marge. Même André Breton lui rend un bel hommage lorsqu’il écrit en 1939 dans Genèse et perspectives du surréalisme : « Cornell, aux confins de la vue stéréotypique, anaglyptique et de la vision stéréotypée, a médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets. » Fenêtre, Object, de 1937, appartient à cette période d’expérimentation.
Il s’inscrit dans une boîte en forme de livre en demi-chagrin bleu. Par sa position entre l’assemblage et le film expérimental, ce leporello, constitué de dix-neuf photographies originales en bistre du même motif – une fenêtre en deux colonnes – dont il décline les variations, est surtout un objet unique qui se situe à la croisée des échanges transatlantiques de l’entre-deux-guerres, et met en lumière ce que son auteur a pu apporter au mouvement. Il appartient à la collection d’un couple de bibliophiles, Geneviève et Jean-Paul Kahn, dont cette vacation est la sixième et dernière de leur bibliothèque encyclopédique, grandement consacrée au surréalisme et à dada.
à savoir
Mille nuits de rêves VI – Collection Geneviève & Jean-Paul Kahn Vendredi 27 octobre,
salle 7 - Hôtel Drouot.
Leducq Maison de ventes aux enchères OVV. MM. Forgeot, Luiggi.